Mieux comprendre les années de reforme en Iran, nécessite un regard sur l’origine de la révolution 1978.
Certaines phrases, certains discours ont marqué l’histoire d’un peuple, d’un pays ou même de l’humanité tout entière ; comme « I have a drame/j’ai un rêve » de Martin Luter King, « J’accuse » de Zola, « Je vous ai compris » de Charles de Gaulle, « Ich bin ein Berliner/ Je suis un Berlinois » de J.F.Kenedy, le discours de N. Khrouchtchev au XXème congres du PCUS, etc.
Dans l’Iran de 1978, en absence de partis politiques laïcs, sauvagement réprimés par le Shah, un Ayatollah, haut dignitaire religieux Chiite, a su exprimer ce que le peuple avait dans le cœur :
« Shah bayad beravad /le Shah doit partir » a dit l’Ayatollah Khomeiny.
Le peuple d’Iran, se réunissant dans les mosquées, les universités et lors de manifestations dans les villes et villages, réclame « Liberté, Indépendance, République ».
A force de milliers de morts et de blessés parmi les manifestants, le Shah finit par quitter l’ Iran, mettant fin aux 12 ans d’exil de M. Khomeiny, d’abord à Nejaf, ville sainte d’ Irak, puis, durant quelques mois, en France. Le gouver-nement de M. Bakhtyar, dernier premier ministre du Shah, résiste 45 jours et, le 2 Novembre 1978, le régime monarchique cède la place à la république en Iran.
Si l’indépendance du pays est assurée après l’occupation de l’ambassade des U.S.A. par un groupe d’étudiants au prix d’un isolement au sein de la communauté internationale ; la république est convertie en République Islamique 8 mois après la révolution et le printemps de la liberté prend fin 3 mois après, à la suite d’une manifestation semi armée organisée par les Mojahedin du peuple, fraction extrémiste du mouvement islamique. Suite à une guerre larvée de 8 ans avec l’Irak, c’est une répression sanglante contre tous les partis politiques progressistes et surtout laïcs qui marque les 14 années suivantes de la république islamique d’Iran.
A la fin des hostilités entre l’Iran et l’Irak, le lancement de grands projets de reconstruction créent une nouvelle situation économique et sociale, engendrant de nouvelles aspirations chez une partie de la population, principalement issue d’une classe sociale aisée. Jusqu’alors refoulés par la guerre et la répression, ses souhaits à commencent à s’exprimer à travers le pays : tourner la page de la révolution et entamer des réformes dans tous les aspects de la vie.
Lors des élections présidentielles de 1997, contre tout attente, Mohammad Khatami, religieux modéré, est élu. Les jeunes et les femmes se mobilisent sur ses promesses électorales : « l’Iran pour tous les iraniens », « respect de la loi », « liberté », et M. Khatami obtient un nombre de voix tellement supérieur à ceux des concurrents qu’il est impossible de dissimuler le résultat devant le corps électoral, une fraude limite ne pouvant pas changer le résultat, une fraude vaste mettant l’état en péril.
Les obstacles de la réforme
Les organes du pouvoir selon la Constitution de la République Islamique d'Iran sont un amalgame démocratique et théocratique. Le parlement et le président de la république « chef du gouvernement » sont élus au suffrage universel direct, mais l'armée, la police, les milices « pasdaran et basiji », le pouvoir juridique et différents organes parallèles sont gérés par le représentant du chef d’état, « Valié faghih ou Rahbar ». Ce dernier est élu par des experts en religion « khebregan » qui font eux-mêmes l’objet d’une présélection avant leur élection par suffrage universel.
Les réformes majeures nécessaires pour le pays exigeaient une législation pour garantir la liberté de la presse, une organisation politique et syndicale, des élections libres, la réforme totale de la juridiction islamique, et enfin la normalisation des relations diplomatiques avec le reste du monde et surtout avec les pays occidentaux.
Je voudrais insister sur 3 obstacles majeurs au progrès des réformes après l’élection de M. Khatami à la présidence de la république :
Cohabitation à l'Iranienne
Dès son élection, le président de la république -chef du gouvernement selon la constitution- doit s’exercer une cohabitation à l’iranienne avec M. Khamenei, guide de la République Islamique «Rahbar» et chef de l’Etat.
De plus, durant les deux premières années de son mandant, une double cohabitation s’est imposée, M. Khatami devant travailler avec un parlement conservateur, le décalage entre élections présidentielle et législative profitant toujours au parlement, cette fois au détriment des réformes.
Une fois les réformateurs présents au parlement, la cohabitation perdure, cette fois avec le guide de la République islamique en personne, M. Khamenei.
En cette période, l’organisation du pouvoir en R.I.I. est telle que les réformateurs (président et parlement) ne détiennent réellement que 20 % du pouvoir, 80 % restant dans les mains de M. Khamenei, qui, dès les premiers jours, dissimule mal son opposition aux reformes.
Manque de juristes réformateurs
La philosophie islamique, à l’apogée de sa gloire au moyen âge, en s’opposant à la philosophie grecque et romaine tout en s’en nourrissant a su se moderniser. De la même manière, les théoriciens politiques, en s’opposant au marxisme et au libéralisme, sont arrivés à une troisième voix politique, mais pour la juridiction islamique cette confrontation nécessaire à l’évolution ne s’est jamais produite. L’acquisition des codes islamiques est restée dans le champ d’activité des écoles coraniques, « howzé », dont une grande partie n’approuvait pas la ligne radicale de M.Khomeiny. Le pouvoir judiciaire est alors tombé dans les mains de mollahs gradés, enseignant jusque là dans ces écoles coraniques, rarement soupçonnés d’idée novatrice ou sensible aux codes juridiques modernes.
Après l’élection de M. Khatami, la première composante de l’état s’opposant aux Réformateurs est le pouvoir judiciaire. Une grande partie des juges d’avant la révolution, et en premier lieu toutes les femmes, sont alors démis de leurs fonctions, une partie quitte le pays et une autre reste, militant pour la réforme en tant qu’avocat comme c’est le cas pour Mme Shirin Ebadi prix Nobel de la paix. Les nouveaux juges, tout acquis au nouveau pouvoir, sont connus pour leur brutalité et le non respect des codes par eux-mêmes édictés ; l’exemple le plus connu est celui de M. Saiid Mortazavi, actuel procureur de Téhéran qui a à son actif la mort tragique sous la torture de la journaliste Zahra Kazemi, et la fermeture de dizaines de journaux.
Le pouvoir judiciaire, dirigé par l’Ayatollah Shroudi, nommé par le « Guide », au lieu de rétablir la loi et d’en proposer de nouvelles afin de promulguer un état de droit, est donc devenu un obstacle à la reforme et aux réformateurs.
Comme on dit en anglais, «the last but not least » des raisons de l’échec des réformes de l’état est le manque d’organisation des partis politiques de masse. Les dirigeants de la R.I.I. n’ont jamais autorisé l’activité de partis laïcs. Si, durant les deux premières années suivant la révolution, ils ont toléré les activités semi clandestines de certains partis politiques, la mainmise complète sur la machine de l’état a ensuite permis l’oppression de tous les partis politiques non islamiques, voire même des partis islamiques ne se conformant pas à la ligne politique de l’état. Différentes tendances politiques du pouvoir sont même organisées comme des groupement d’élites, seul le Guide de la R.I.I. possède une organisation non officielle basée sur un réseau traditionnel de mosquées, avec l’aide logistique des organes paramilitaires des gardiens de la révolution « Pasdaran » et des milices « Basiji ».
Le grand mouvement réformateur de 1997 est resté sans lendemain et ses organisations politiques ont perdu une belle occasion, n’ayant pu (ou voulu) le canaliser vers les partis politiques ou les organisations syndicales, n’en ayant peut être même pas compris la nécessité...
Avec la résistance des instances dirigeantes de l'état à la réforme, tous les projets de loi contenant un soupçon de progrès sont bloqués par le « conseil des gardiens », organe supérieur de contrôle de la législation (équivalent à un conseil constitutionnel), dont les membres sont en grande partie nommés par le « Guide » de la R.I.I. Tandis que les réformateurs négocient et marchandent avec les conservateurs pour sauver ce qu’il se peut de leurs projets, les conservateurs s'organisent ; autant les réformateurs cherchent des solutions dans la sphère du pouvoir, et surtout autour du « Guide », autant les conservateurs intensifient leurs actions contre les réformateurs destinés au corps électoral. Le résultat s’avère supérieur aux espérances des conservateurs ; lors des élections municipales de 2003, qui, dans une certaine mesure, ont pu être qualifiées de libres selon les critères du gouvernement réformateur, le corps électoral des grandes villes a boudé les urnes et les conservateurs ont raflé les municipalités de plusieurs grandes villes, dont Téhéran la capitale.
La déception et, dans une certain mesure, le désespoir des gens pour le manque de progrès des réformes et la réalisation des promesses électorales sont énormes. Si, aux yeux de peuple, tous les maux ne trouvent pas du côté des réformateurs, le corps électoral réformateur n'accepte pas le manque de courage et d'action claire contre les conservateurs et surtout l'obéissance peu explicable des dirigeants religieux réformateurs envers le « Guide ».
Les conservateurs ont compris qu’avec le progrès de la réforme, leur corps électoral, la base populaire, se réduit à peau de chagrin. Pour les élections législatives de 2004, il ne prennent donc pas le risque du jeu démocratique ; le clan des jusqu’au-boutistes a gagné au sein des conservateurs : le « conseil de surveillance » a déclaré non éligible la majorité des députés du 6ème parlement en raison de leur non-conformité de pensée avec les dogmes islamiques et a refusé en même temps des milliers d'autres candidatures. Le tollé des députés, les protestations du chef du gouvernement et du parlement et le sit-in des députés dans le parlement n'aboutissent à rien. Le camp des conservateurs cherchait un état homogène, et la possession du parlement sans les députés réformateurs constituait un tremplin pour les élections présidentielles de l'année 2005.
Durant ce face à face entre camps conservateur et réformateur, le guide de la R.I.I. s’est, en apparence, efforcé de prendre une position neutre mais a soutenu en sous main l'exclusion des réformateurs, hormis de rares exceptions. Le mouvement de protestation des réformateurs n'a pas été soutenu activement par la base et la demande de report des élections formulée par les députés, les préfets, et les têtes de l'exécutif et du législatif est restée lettre morte pour le guide. Ce simulacre d’élection législative s’est déroulé comme prévu le 11 février et les conservateurs ont logiquement raflé la majorité des sièges
Pour montrer le soutien du peuple à son projet d’exclusion des réformateurs du parlement, le camp conservateur oeuvrait pour obtenir un taux de participation de 80 %. Il n’atteint finalement que 50 %, taux le plus bas de l'histoire de la R.I.I. avec moins de 30 % de participation dans les grandes villes, et près d’un quart de bulletins rayés ou non valides, expression du refus du corps électoral. La liste présentée par les conservateurs et soutenue par le guide ne dépassant pas 15 % des voix exprimées, le poids réel des conservateurs dans la société iranienne est mise en évidence.
Enfin on peux constater que si les réformateurs ont échoué dans la réforme de l'état, la république islamique en Iran, durant ses 25 ans d’existence, a réussi la réforme de ses révolutionnaires ! Elle a poussé une fraction des révolutionnaires islamiques, partisans jusqu'au-boutistes de M. Khomeiny qui scandaient « Hezb faghat Hezbollah / uniquement le parti Hezbollah », vers la démocratie ; l’acceptation de la présence d’autres partis politiques et probablement vers un réel parlementarisme, multipartisme et enfin démocratisme islamique, c’est le plus grand réussite de 8 années des réformes non achevée en Iran.
Libellés : constitution, Khatami, réforme en Iran